« Just do it » allez savoir pour quoi, ce slogan résonnait dans ma tête chaque fois que j’y pensais. Peut-être que c’est l’œuvre du matraquage publicitaire de la marque à la virgule, mais pourtant mes pantoufles portent un nom beaucoup plus inspirant « Anima sana in corpore sano », un esprit sain dans un corps sain. Autre incohérence, car quand on s’y attarde, on voit bien que cela n’a rien de sain, ni pour le corps, ni pour l’esprit. Quel esprit sensé traverserait un continent, se lèverait aux aurores pour manger une assiette de pâte sans sauce pour aller rejoindre 43,600 compères sur une île qui n’a rien de paradisiaque.
Cet appel du marathon était plus fort que moi. Il y a plusieurs années que je résiste, j’avais bien failli céder il y a 10 ans, mais une lueur de bon sens avait réussi à me faire retrouver la raison. Cette fois-ci, rien, pas même le H1N1, ou son frère, le virus qui donne à ma chérie une voix de cammioneur, ne veulent me donner un prétexte pour renoncer. Même ma tendinite contractée un mois avant lors de ma dernière longue sortie ne me rappelle pas à l’ordre, cela à l’air d’aller, « pas pire » comme on disait il y a quelques mois, « not too bad » comme on dit maintenant.

Dernier jog dans Central Park
Me voilà donc en route, j’entre dans la station de métro, il est six heures moins dix, outre quelques rares fêtards avinés et fatigués, des humanoïdes étranges se retrouvent, un dossard sur la poitrine, des collants-moulant, une bouteille de Gatorade à la main. A chaque station, ils sont davantage à envahir la rame de métro, ils n’ont pas vraiment l’air heureux, plutôt soucieux, anxieux. Toute les 5 minutes, ils boivent frénétiquement une gorgée de leur précieux liquide comme si cela allait être la dernière. Soudain, dans un même élan, le flot d’humanoïdes en leggings se déverse dans les rues de Manhattan et se dirige inexorablement vers l’Océan et l'embarcadère des Ferry.
Cela pousse, joue des coudes, personne n'a envie de rester à quai. Nous voici sur le Ferry pour Staten Island avec mes frères d’infortune, pas tant que cela tout de même parce que la fortune il en fallait pour gagner son ticket d’entrée à la loterie, puis après pour s’offrir l’inscription, le trajet et l’hébergement dans la ville de tous les superlatifs. Il y en a tout de même certains qui n’ont pas la même chance que nous qui sont là juste pour profiter de la traversée gratuite. L’un d’eux vient s’asseoir à côté de moi, haleine fétide, anorak qui sent l’urine, désolé, de si bon matin, je dois changer de banc… c’est New York, les Etats-Unis, tout est possible et ce SDF au milieu de nantis au collant moulant high-tech et leur breloque Polar ou Garmin au poignet vient me le rappeler. Cent ans plutôt, ils étaient des dizaine de milliers de toues classes sociales à avoir fait le grand saut et embarquer pour le Nouveau-Monde, des rêves plein la tête, ils avaient vu comme moi ce matin-là, cette statue levant le bras pour les accueillir. C’est fou parce que cela semble si loin, mais c’était hier…
Départ : Verrazano bridge.
Mes rêveries s’achèvent en même temps que la traversée. Il est temps de penser à des choses plus terre à terre : pipi – caca. Jusqu’au grand départ, qui ne sera donné que dans deux heures, c’est la préoccupation majeure de l’intégralité des bipèdes qui se retrouvent sur cette île. Je ne sais pas si c’est l’angoisse de perdre quelques secondes ou l’idée de devoir le faire dans une de ces toilettes portable insalubre, mais personne n’a envie de devoir soulager un besoin naturel durant la course.
Les haut-parleurs dictent la marche à suivre comme des sergents major de l’armée Suisse, sauf que c’est en anglais, français, espagnol ou chinois que les ordres sont donnés. Pas en suisse allemand, donc cela fait moins peur. Neuf heure vingt, c’est le moment pour ma vague, la bleue, de se préparer pour le départ. On nous place dans notre box comme des chevaux de course en fonction de nos temps espérés, quelques ruades pour se faire une bonne place, abandon de nos dernières couches vestimentaires superflues au profit des œuvres de charité et on se met en marche pour la ligne de départ, le Verrazano Bridge. L’hymne national résonne, comme avant toute compétition sportive de ce côté-ci de l’Atlantique, puis feu, c’est le départ ! Nous sommes 14’000 dans cette vague à nous élancer vers l’inconnu. Ce n’est pas que le parcours ne soit pas balisé, bien au contraire, la foule est déjà là à la sortie du pont pour nous guider jusque vers Central Park.

C’est notre voyage intérieur qu’il faut gérer, sans boussole ni GPS. Moi, j’ai quand même des balises, je sais que ma chérie m’attend au miles 3, 8, 16 et 24, j’ai pas le droit de me perdre en route, après toutes ces heures où je l’ai abandonnée ou contrainte à m’accompagner me faire la causette en bicyclette, je ne veux pas lui poser un lapin. Pourtant passer la mi-course et le Queensboro Bridge, un col hors-catégorie pour un marathonien, il devient facile de s’égarer. Ces petits riens : cette petite douleur dans le mollet, ce pli dans la chaussette, viennent, à chaque impact sur le sol, frapper à la porte de votre subconscient en lui chuchotant, criant, puis hurlant : « arrête! arrête! arrête! » au fur et à mesure que l’inconfort augmente. Aujourd’hui, il est si facile de rester dans sa zone de confort, bien au chaud dans sa grosse voiture climatisée, on passe au drive-in pour se commander un ca… une boisson brunâtre surdimensionnée et un Bagel. Le soir, c’est la pizza ou le fish and chips qui se font livrer directement dans notre assiette, et quand on a besoin d’un petit peu d’évasion, un bon petit DVD.
Je pense à tout cela pendant que je cours, je refais le monde, c’est ma technique pour détourner mon esprit des petits tracas qui finissent tôt ou tard par arriver, mais je suis déjà dans le Bronx, je tiens mon rythme de croisière, 5 minutes au kilomètre, 8 minutes au miles, alors qu’on vire à 180 degré pour enfin mettre le cap sur Central Park, le parc de la délivrance. C’est dur parce que chacun de mes muscles est tétanisé, parce que chaque bosselette est une montagne, mais le compte à rebours est en marche, chaque pas me rapproche du but et la plupart de ceux qui m’accompagnent ont l’air bien plus mal en point que moi.
Quarantième kilomètre, quarantième rugissant, car on est maintenant dans Central Park, c’est du délire, la foule ondule pour laisser passer ces accros du bitume au bord de l’agonie. Parmi tous ces inconnus, un visage qui m’est familier : «Yes Caro, I am doing it ». Pour être sûr d’épuiser le dernier soupçon d’énergie qui pourrait nous rester, la ligne d’arrivée est au sommet d’une dernière bosse, mais c’est bon, la voici : 3h 28min 47s. I did it !

Pour qui, pour quoi, … pour soi, pour le plaisir, le rêve, le défi, l'envie d'aller plus vite, plus loin, plus haut. C'est un peu pour la même raison qu'il y a deux ans et demi nous avons quitté la Suisse, pour découvrir un autre monde, d'autres cultures, une nouvelle langue, d'autres défis. On a choisi de vivre nos rêves plutôt que de rêver notre vie. Maudit chanceux qu'on est de pouvoir faire cela!
Voilà pour le récit historico-philosophico-sportif de ma course, le plus long article sur ce blog à ce jour, le dernier en ce qui me concerne puisque Carole me confisque le clavier et me dit d'aller écrire un livre à la place.